Tu es né aux États-Unis de parents Haïtiens. Tu as d’abord grandi en Haïti, puis au Canada. Quelle identité t’es-tu construite ?
Je suis né à New York, c’est vrai, mais je n’y suis pas resté longtemps. Nous sommes vite partis vivre en Haïti d’où toute ma famille est originaire. Je me sens donc à la fois Haïtien, parce que j’ai grandi là-bas, pace que ce sont mes origines. Mais je me sens aussi Canadien. C’est un pays où j’ai passé une grande partie de ma vie et qui fait vraiment partie de mon identité.

À la maison, vous parliez quelle langue ?
On parlait le Créole et le Français. Quand je suis arrivé au Canada (ndlr : à Ottawa, dans une région anglophone), je ne parlais pas un mot d’Anglais. J’allais à l’école Française, mais j’ai vite appris. D’abord parce que j’étais jeune, mais aussi parce que l’Anglais était tout autour de moi, dans la rue, à la télé, partout. Aujourd’hui, je pense être aussi à l’aise dans les deux langues.

Comment t’es-tu dirigé vers le football, dans ce pays historiquement plutôt porté sur les sports d’hiver ?
Je jouais déjà au foot lorsque je vivais en Haïti. Mon père était footballeur, j’allais le voir, on jouait ensemble. Puis j’ai beaucoup pratiqué dans la rue, je regardais le foot à la télé. Si bien que quand je suis arrivé au Canada, je baignais déjà dedans. Pourtant, j’ai débuté assez tard en club. C’est seulement vers 10 ans que j’ai commencé à faire des stages d’été, sortes de centres aérés de foot. Puis tout s’est enchaîné. J’avais déjà un bon niveau alors j’ai voulu encore progresser. Dès mon plus jeune âge, j’avais le rêve de devenir footballeur professionnel.

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D’ailleurs, qui étaient tes idoles quand tu étais petit ?
(sans hésiter) Moi, c’était Ronaldinho. On n’a pas du tout le même profil ni le même jeu, mais j’adorais ce qu’il faisait sur un terrain. C’est vraiment le joueur qui m’a le plus marqué. Sinon en tant qu’attaquant, j’ai beaucoup regardé Thierry Henry, Samuel Eto’o ou Didier Drogba. Ils m’ont inspiré.

Comment t’es-tu adapté au climat. J’imagine que passer d’Haïti au Canada doit être assez brutal, non ?
C’est vrai qu’il faisait très froid. Mais franchement, ce n’était pas si difficile. Il fallait simplement bien se couvrir. Il y fait tellement froid l’hiver qu’on ne passe pas beaucoup de temps dehors. On est tout le temps en intérieur, donc ce n’est pas trop dérangeant.

Dès ta majorité, direction la Belgique et le club de La Gantoise. Comment s’est passée ton adaptation sur cet autre continent ?
Humainement, ça n’a pas été difficile à vivre. Le club avait une sorte d’hôtel familial dans laquelle il logeait les joueurs à l’essai et les nouveaux venus. Je suis donc resté longtemps dans cette structure où il y avait toujours trois ou quatre autres joueurs à mes côtés. Ils parlaient Anglais et je m’entendais bien avec eux, donc je ne me sentais jamais seul, j’étais bien entouré.

Et pour ce qui est du football ?
Là en revanche, c’était plus difficile, surtout au début. J’arrivais dans un environnement où tout le monde était bon, chaque footballeur était de haut niveau. Et puis je découvrais le football sénior, avec des joueurs plus âgés, plus expérimentés que moi. Il a fallu du temps pour m’adapter, savoir ce que je devais faire, ne pas faire, modifier mon jeu…

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Pourtant, tu es très vite lancé chez les pro où tu deviens titulaire en peu de temps. Comment as-tu géré cette nouvelle notoriété ?
Assez normalement, je dirais. Franchement, ça ne m’a jamais travaillé plus que ça. Je ne me suis jamais pris pour la star de l’équipe. Je voulais simplement jouer au foot, m’amuser sur le terrain. Je ne me prenais pas la tête, je ne me mettais aucune pression. Depuis que je suis tout petit, le foot reste un plaisir. C’est sûr que quand j’étais enfant, il n’y avait aucune contrainte, c’était de l’amusement pur, sans règle, sans rien. Quand tu deviens professionnel, il y a d’autres aspects à prendre en compte, mais le plaisir reste mon moteur au quotidien. Chaque jour, je vais sur le terrain avec l’envie de rigoler, de m’amuser.

En plus du football belge, tu découvres le niveau européen, puisque tu disputes l’Europa League avec la Gantoise. Là encore, sans pression…
C’est vrai que j’ai vite été mis dans le bain de l’Europa League. Dès ma première saison (2018-2019), on a joué les tours préliminaires mais on s’est fait éliminer en barrages (par Bordeaux, 0-0, 0-2). Tandis que la saison suivante, on a réussi à se qualifier pour les poules en jouant 6 matchs préliminaires. C’était assez long et compliqué, mais au final, on l’a tous vécu comme un bel accomplissement, d’autant qu’on a terminé premier de notre poule (devant Wolfsburg et Saint-Etienne, notamment, avant de sortir en 1/16èmes face à la Roma, 1-0, 1-1). J’étais vraiment content et fier de découvrir l’Europe.

À l’été 2020, premier transfert. Et pas des moindres. Tu rejoins le LOSC où tu deviens à la fois le plus gros transfert de l’Histoire du club, mais aussi du soccer canadien. Là encore, tu sembles l’avoir vécu assez sereinement. Tu confirmes ?
J’ai essayé de ne pas trop penser à tout ça en me disant qu’il y avait chaque jour des dizaines d’autres transferts dans le monde du foot. Je me concentrais uniquement sur le travail et l’objectif de m’adapter le plus vite possible à mon nouveau club, à mes nouveaux coéquipiers, à avoir la meilleure relation possible avec eux sur le terrain. Ça a pris un peu de temps, plus que je ne le voulais. Sans doute aussi plus que tout le monde ne le voulait. Mais je savais que ça allait venir. Il fallait être patient. Je n’ai jamais perdu confiance en moi, j’ai toujours gardé ma sérénité, même lorsque je ne marquais pas (ndlr : il a inscrit son premier but en match officiel avec le LOSC le 22 novembre 2020, contre Lorient, 4-0). Je n’étais pas le premier (ni le dernier) attaquant à qui il fallait un temps d’adaptation.

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En quoi le football français est-il différent de son homologue belge ?
En Ligue 1, les équipes sont beaucoup plus en place défensivement. Elles laissent moins d’espaces entre les lignes, c’est plus difficile pour les attaquants. Le football belge offre plus un jeu de transition des deux côtés. Je trouve aussi que le niveau des joueurs de Ligue 1 est plus élevé. Ils sont tous rapides, costauds. Il n’y a pas de petites équipes.

Puis tu te mets à enquiller les buts, et tu es sacré champion de France. Pour une première saison réussie, on peut dire que c’est une première saison réussie…
(il sourit) J’ai vraiment vécu ce titre de champion avec beaucoup de joie, mais aussi de fierté. Ça venait récompenser le travail de toute une saison. Sur le moment, tu ne réalises pas forcément ce que tu as accompli. Ce n’est que deux ou trois semaines après, lorsque tu es en vacances, chez toi, que tu te rends compte que tu es champion de France, que tu as un titre à ton nom, que tu viens d’ouvrir ton palmarès. C’était mon premier titre, quelque chose d’extraordinaire. Quand on est footballeur professionnel, on vit bien, mais ce qu’on veut surtout, c’est gagner des trophées, terminer sa carrière avec le plus de titres possibles. C’est le but de tous les joueurs. Si tu joues sans ne jamais rien gagner, tu ne vis pas la même chose.

« Burak m'a donnÉ des petits conseils pour m’améliorer. Il m'a par exemple repeté que souvent, dans la surface, on a plus de temps qu’on ne le croit »


En quoi as-tu appris en évoluant aux côtés d'un attaquant expérimenté comme Burak Yilmaz, la saison dernière ?
Sur le terrain, il a la classe. Il m’a toujours donné des petits conseils pour améliorer mon jeu, comme par exemple le fait de ne pas me précipiter dans le dernier geste. Il me répète souvent que dans la surface, on a toujours plus de temps qu’on ne le croit. Que ce n’est pas parce que tu entends ou sens les défenseurs revenir que tu dois te dépêcher et tirer en une touche. Parfois, on peut prendre le temps de contrôler et même de regarder avant de placer sa frappe. Pour ça, il faut beaucoup de relâchement, rester calme dans sa tête. Il m’a aussi appris que quand je décroche, je ne dois pas avoir peur de me retourner, que c’est ce qui peut faire la différence, que ça peut me permettre de passer entre les lignes plutôt que de rester dos au but dans un jeu en remise. Ce sont tous ces petits détails que je n’avais pas dans mon jeu et que j’ai pu travailler grâce à ses conseils.

Quand tu marques un but, quand tu vois le ballon frapper les filets, que ressens-tu ?
(son regard se perd dans le vague) Le premier sentiment, c’est une grande joie, un relâchement, un soulagement, un grand « YES ». Parfois, tu perds aussi un peu la tête, tu ne contrôles plus rien. Mes célébrations ? J’y pense avant les matchs, parfois. Pour certaines, je sais déjà ce que je vais faire si je marque, mais le plus souvent, c’est à l’instinct, en fonction du scénario.

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