Formation

Alain Raguel : « Quand un joueur donne tout sur le terrain, le reste suit naturellement »

Formé au LOSC, Alain Raguel à depuis 2020 fait son retour comme formateur au sein de la maison lilloise. L’actuel entraîneur des U17 Nationaux a répondu à quelques-unes de nos questions.

Quelle est la différence majeure entre le football d’aujourd’hui et le football d'hier, celui dans lequel vous avez évolué ? 
La principale différence, c’est l’intensité. L’intensité du jeu, mais aussi la place prise par l’aspect tactique. À mon époque, on évoluait dans deux ou trois systèmes, et c’était surtout la qualité individuelle des joueurs qui faisait la différence. Aujourd’hui, les jeunes apprennent très tôt à jouer dans 3, 4, voire 5 systèmes. Ils sont beaucoup plus mobiles au sein d’un même dispositif, ce qui marque une vraie évolution.  L’intensité est désormais énorme, car on est dans un football de transition permanente : il est aussi important d’attaquer que de défendre. 

Je trouve que cette évolution est très positive. Elle rend le football encore plus vivant et plus passionnant. Chaque match raconte une histoire différente, avec des systèmes et des animations variés. Même si beaucoup d’équipes partagent des principes de jeu similaires, l’animation offensive et défensive change constamment, ce qui fait que deux matchs ne se ressemblent jamais.

« Le LOSC est dans mon sang et il le sera toujours. J’ai grandi avec ce club. J’ai mangé LOSC, dormi LOSC, ça a toujours été mon club de cœur et ça le restera »

Quand on a grandi avec les valeurs du LOSC, a-t-on le sentiment de devoir transmettre les valeurs qu'on a reçu étant jeune au centre de formation ?  
C’est clair, le LOSC est dans mon sang et il le sera toujours. J’ai grandi avec ce club. J’ai mangé LOSC, dormi LOSC, ça a toujours été mon club de cœur et ça le restera. Même lorsque j’étais en Grèce, je regardais les matchs du LOSC. Quand le club a été champion de France, j’ai fêté ça là-bas, en Grèce. Ça a toujours été comme ça.  L’homme que je suis aujourd’hui, je le dois aussi beaucoup au LOSC. Je suis arrivé au LOSC à 12 ans, j'ai rejoins le centre de formation à 15 ans et je l’ai quitté à 21 ans. Le LOSC m’a tout appris. C’est vraiment ce que j’ai envie de transmettre aujourd’hui aux jeunes. 

Avant tout, ce sont les valeurs. C’est grâce à tout ce que j’ai vécu ici : les rencontres, les entraîneurs, les valeurs, l’environnement. Tout cela m’a profondément marqué. Aujourd’hui, j’ai vraiment envie de transmettre et que les jeunes qui passent par ici n’oublient jamais ce que le club peut leur apporter, comme ça l’a été pour moi. 

Concernant les valeurs qui me semblent primordiales, je dirais le travail, l’abnégation et la résilience, le fait de ne jamais abandonner. J’ai connu des périodes où nous étions très mal classés, parfois dans les dernières places. Pourtant, jamais un jeune n’a voulu quitter le LOSC. Même si l’accès à l’équipe première était compliqué, beaucoup de jeunes jouaient quand même en professionnel. Il y avait Antoine (Sibierski) à l’époque, d’autres joueurs aussi, et le club a toujours conservé cette identité de club formateur.


Caroline La Villa (responsable du centre de formation féminin) nous racontait que sa carrière de joueuse, l'aidait beaucoup dans son métier. Est-ce que vous avez aussi ce sentiment ? 
Oui, forcément, je me reconnais beaucoup dans ce que vivent les joueurs aujourd’hui. J’ai la chance d’avoir eu exactement le même parcours qu’eux. Je comprends donc parfaitement ce qu’ils ressentent. C’est forcément plus facile d’accompagner des jeunes quand on a soi-même vécu la même chose. Mon parcours de vie joue aussi beaucoup. J’ai fait une carrière dont je suis fier, même si je pense que j’aurais pu aller encore plus loin avec un meilleur suivi. Je suis convaincu que si j’avais bénéficié de l’accompagnement dont disposent les jeunes aujourd’hui, ma carrière aurait peut-être été différente. 

À l’époque, nous étions beaucoup plus livrés à nous-mêmes. J’ai fait des erreurs, et je ne veux surtout pas qu’ils reproduisent les mêmes. J’ai repris mes études à 33 ans, et je ne veux pas qu’ils aient à vivre ça. Aujourd’hui, je leur répète que les résultats sportifs sont importants, mais que l’obtention du baccalauréat l’est tout autant. Avoir le bac permet ensuite de se consacrer pleinement au football, avec une vraie sécurité derrière. 

C’est grâce aux valeurs que le LOSC m’a inculquées que j’ai pu reprendre mes études. Mais repartir à 33 ans, se retrouver en cours avec des personnes qui ont 20 ans de moins, travailler le soir, se coucher très tard… Honnêtement, c’était plus difficile que ma carrière de joueur. 

Je ne veux pas qu’ils aient à traverser cela. J’essaie donc de leur parler, de leur transmettre ce message et de leur faire comprendre que, sportivement, j’ai vécu la même chose qu’eux, mais que j’ai aussi commis des erreurs. À l’époque, l’école était secondaire pour moi. Résultat : à 33 ans, j’ai mis 11 ans à me former. Je ne veux pas qu’ils suivent ce chemin-là.


Quels sont les principaux défis que vous rencontrez avec votre équipe U17 ?
C’est avant tout casser leurs certitudes. Ils arrivent ici en se disant : « J’ai joué en U15 R1, le LOSC m’a fait signer, donc je vais jouer en U17 Nationaux. » Mais entre le niveau U15 et le niveau U17 Nationaux, il y a un véritable fossé.  Ils arrivent avec beaucoup d’assurance et, au bout de deux mois, ils se rendent compte que ça va être dur. C’est normal. Et notre rôle, c’est justement de déconstruire ces certitudes pour les aider à se construire. On doit les accompagner. Lors du premier bilan, on leur explique que cela fait 6 mois qu’ils sont au club, mais que désormais, les attentes évoluent très vite. Si tu es en U17, tu dois déjà te projeter vers les U19. L’année dernière, certains joueurs ont disputé jusqu’à 56 matchs sur la saison. Tout va très vite.

Quels sont les principes sur le terrain qui vous semblent indispensables de développer à cet âge ?
Que le joueur donne tout sur le terrain. Qu’il arrive en sachant ce qu’on attend de lui, qu’il mette ces attentes en application, mais surtout qu’il ne calcule jamais ses efforts. Ces jeunes-là, on pourra toujours les accompagner. Ce qui est difficile, en revanche, c’est de forcer quelqu’un à faire les choses, soit parce qu’il ne comprend pas, soit parce qu’il ne l’a pas en lui. Lorsqu’on parvient à leur inculquer cette mentalité, c’est un énorme travail. Pour nous, l’essentiel, c’est d’avoir des joueurs qui donnent tout : qui attaquent, qui défendent, qui communiquent, qui sont solidaires. On veut des joueurs vivants sur le terrain, vraiment acteurs de ce qu’ils apprennent et de ce qu’ils font.

"Aujourd’hui, nous sommes dans un club d’excellence et nous ne pouvons pas nous permettre de relâchement"

Comment organisez-vous l'équilibre entre formation et performance ?
C’est ce qu’il y a de plus difficile. Nous avons un projet de formation et de développement mis en place par Sébastien Pennacchio et Jean-Michel Vandamme. Il y a une ligne directrice très claire à suivre. Les joueurs sont évalués selon différents potentiels et, malgré ces différences, notre mission est de faire progresser tout le monde. Certains s’adaptent très vite et les choses vont rapidement pour eux. 

Pour d’autres, c’est plus compliqué, car on doit agir sur le comportement, le caractère, parfois sur la fragilité psychologique liée à l’éloignement de la famille, au fait d’être seul ici. Tout cela, nous devons le gérer. Et en parallèle, il faut être performant sur le terrain. C’est là que réside la plus grande difficulté.




Il ne faut jamais oublier que ce sont avant tout des êtres humains, avec des émotions, des hauts et des bas. Aujourd’hui, nous sommes dans un club d’excellence et nous ne pouvons pas nous permettre de relâchement. Bien sûr, on les accompagne au mieux, mais au final, ce sont les plus forts mentalement qui réussissent. Notre travail porte donc énormément sur l’aspect mental et sur les valeurs. Sans travail, sans abnégation, sans résilience, on ne peut pas y arriver. Avec mon adjoint et le préparateur athlétique, notre rôle est clair : dès leur arrivée ici, leur faire comprendre où ils sont, ce que représente le LOSC. 

Si on parvient à leur inculquer ces bases — le travail, la rigueur, la résilience — on sait que la progression sera beaucoup plus rapide, y compris sur le terrain. Bien sûr, on travaille aussi l’aspect tactique et technique, cela fait partie de la programmation. Mais à notre niveau, en U17, ce qui est fondamental, c’est le mental et les valeurs. L’objectif, c’est que lorsqu’ils passent ensuite en U19, tout soit déjà intégré. À ce stade-là, ils doivent déjà être acteurs de leur projet et ne penser qu’au football. On pose les bases pour les rendre autonomes et responsables.


Comment préparez-vous vos joueurs à un passage vers le football senior ?  
Je pense que ce sont les valeurs qui font la différence aujourd’hui. Le football est devenu un sport un peu plus individuel. Nous leur montrons des vidéos, nous parlons aussi des stats, mais ce n’est pas ça l’essentiel. Quand un joueur donne tout sur le terrain, tout le reste suit naturellement. C’est là que les valeurs de travail, d’abnégation et de résilience entrent en jeu. 

Le coach va mettre en place un projet, un plan, mais sur le terrain, c’est à toi et à tes coéquipiers de le réaliser : défendre ici, revenir là, attaquer là-bas… Si tu n’as pas ces valeurs, c’est difficile. Honnêtement, je me considère en mission. Ma mission pour le club, c’est de préparer les jeunes pour le plus haut niveau. Quand ils arrivent en équipe première, le coach doit pouvoir parler uniquement de tactique. Tout le reste doit déjà être acquis. C’est ça notre travail : accompagner, former, mais surtout préparer pour le club. Former des hommes capables de gérer la pression dans l’un des plus grands clubs français.